La guerre est terminée. Soulagement universel, mais aussi colère
et rancoeur, notamment chez les jeunes générations qui ont
si lourdement payé leur tribut au désastre. Le mot du jour
: " Plus jamais ça ! " Mais comment réaliser ce beau programme
? C'est alors que dada arrive, qui va fournir à une avant-garde en
total désarroi ses réponses séduisantes.
En février 1916, dans une brasserie zurichoise, le poète roumain
Tristan Tzara et quelques camarades lancent un mouvement qu'ils baptisent
" dada " - terme subversif dans sa dérision. Dada dresse un état
de " santé " affligeant (mais non pas affligé) de notre civilisation
: la vieille Europe, qui vient elle-même de montrer si tragiquement
l'inanité de ses valeurs, n'en a plus pour longtemps. Et ces jeunes
gens en colère se proposent purement et simplement de lui donner le
coup de grâce. Le mot d'ordre : " Balayer, nettoyer ". Puisque le monde
est absurde, soyons nihilistes jusqu'à l'absurde. Car il n'est pas
question de briser un système pour le remplacer par un autre, fût-il
dada. Dada est contre tout. Dada est donc contre... dada.
L'appel dadaïste à l'insurrection trouve partout un rapide écho.
A Paris, par exemple, où trois jeunes poètes, André
Breton, Philippe Soupault et Louis Aragon, ont fondé en mars 1919
une revue au titre faussement sage :
Littérature. On
y " dadaïse " à coeur joie. Éluard, lui, ne tarde pas
à rejoindre le groupuscule. Tzara s'installe bientôt à
Paris, où nos artistes en révolte l'accueillent à bras
ouverts.
1920 est l'année de dada " par-qui-le-scandale-arrive " : on multiplie
les spectacles provocateurs, les exhibitions canularesques, les déclarations
fracassantes, les tracts insolents. Et Paul Éluard n'est pas le moins
actif des meneurs. Cette année-là, il publie un recueil " dadaïsant
" : Les Animaux et leurs Hommes, les Hommes et leurs Animaux, et fonde
même sa propre revue dada : Proverbe.
Or, des 1922, dada est moribond. L'avant-garde, dont Éluard est l'une
des figures de proue, ne jure plus que par ce qu'on appelle bientôt
le " surréalisme ".
|

Breton, Éluard, Tzara, Péret en 1922.
|
Comment expliquer pareille évolution ?
Pouvait-on sérieusement détruire l'ancien monde par des scandales
dont la puérilité et la répétition avaient fini
par lasser le moins exigeant des journalistes ? Le temps n'était-il
pas venu d'inventer, de construire un monde neuf ? Si dada avait été
une étape nécessaire, ce n'était nullement une étape
suffisante. Il s'agissait désormais d'élaborer une méthode
qui permît de réaliser enfin l'ambitieux projet de Rimbaud :
" Changer la vie ". Et " changer la vie ", c'est d'abord, pour le surréaliste,
changer l'homme, cet homme qui vit si médiocrement en dessous de ses
moyens. En lui s'étendent de vastes territoires incultes qu'il est
urgent de cultiver : le champ sensoriel, l'univers nocturne du rêve,
le royaume de l'inconscient. Le surréalisme n'est donc pas la quête
d'on ne sait quel paradis supraterrestre : il se veut culture et exploitation
de l'Ici. En ce sens, Éluard, qui fut avec fidélité
le poète du " pour vivre ici ", mérite bien l'épithète
de surréaliste.
Cependant, le couple connaît de plus en plus de dificultés.
La rencontre de Max Ernst, " coup de foudre à trois "
puisque le peintre allemand devient l’ami d’Éluard et l’aman de Gala, ce
qui place Éluard en face de ce sentiment petit-bourgeois et honni : la jalousie.
En mars 1924, à la veille de la parution de
Mourir de ne pas mourir,
qu'il veut être son " dernier livre ", Paul, très fragile, décide
de " tout effacer ". il s'embarque à Marseille pour l’Océanie.
Personne n'a été averti : femme et amis le croient mort. C'est
le temps du " voyage idiot ", comme il le dira plus tard. C'est surtout,
pour nous, un voyage énigmatique, car l'homme restera étrangement
silencieux sur son tour du monde et nulle trace ne s'en détecte dans
son oeuvre.
Or, l'année 1924 est pour l'histoire littéraire celle du
Premier
Manifeste du Surréalisme d'André Breton.

L'équipe surréaliste au complet
|
Après cette mystérieuse parenthèse de sept mois. Éluard
se montre d'une activité sans égal, il adhère au mouvement
surréaliste (" La révolution surréaliste ")
dont il sera pendant près de 15 ans un des membres majeurs. André
Breton, le sourcilleux " pape du surréalisme ", sait qu'il peut compter
sur un ami aussi dévoué qu'efficace : Éluard est toujours
là - discrètement, mais dynamiquement là. Il est là
quand on traîne dans la boue le " cadavre " d'Anatole France. Il est
fidèlement là pour vivifier de ses poèmes la revue du
mouvement : La Révolution surréaliste. Il participe
notamment à la rédaction d’Une vague de rêves,
premier texte collectif surréaliste. Il est encore là
comme coauteur d'oeuvres " surréalisantes " : les 752 Proverbes
mis au goût du jour avec Benjamin Péret (1925) ; Ralentir
Travaux, avec André Breton et René Char (1930); L'Immaculée
Conception, composée avec Breton (1930).
|
Il est là, enfin, pour adhérer, comme les " autres ", au parti
communiste français en 1926. Mais il serait erroné de réduire
notre homme à un pâle " suiveur ", incapable de tracer seul
sa propre voie. Les années 1925-1929 sont aussi celles d'une intense
fécondité personnelle, celles où Éluard sait
tirer le meilleur du surréalisme pour le faire sien et trouver ce
ton qui n'appartient qu'à lui.
Paraissent alors les oeuvres maîtresses que sont
Au défaut
du Silence (1925),
Capitale de la Douleur (1926),
Les Dessous
d'une Vie ou
la Pyramide humaine (1926),
L'Amour la Poésie
(1929).
Mais 1929 est surtout une année vitale dans la biographie d'un être
pour qui vivre signifiait aimer : tandis que ses relations avec Gala s'obscurcissent
chaque jour un peu plus, il rencontre Nusch.
Nusch, c'est le surnom qu'il donne à la belle Maria Benz, la jeune
fille de saltimbanque d’origine Alsacienne montée à Paris.
Nusch, ce sera la compagne et l'inspiratrice durant " dix-sept années
toujours plus claires " ( Le temps déborde, " notre vie " ). Il l’épousera
en 1934.
Cette nouvelle relation redonnera à Éluard le goût de vivre
et donc d’écrire, en 1932 sera publié
La vie immédiate,
en 1934
La Rosé publique, en 1935
Facile, qui chante
l’amour et le bonheur retrouvé et en 1936
Yeux fertiles.
Dans son essai sur Éluard, Pierre Emmanuel écrit : " Il faudrait
citer presque entièrement certains poèmes de Facile pour donner
une juste idée de " l’entente " qui s’établit entre
l’érotisme féminin et les énergies fécondantes
de la terre – entre les gestes de la femme et les mouvements de l’humaine
densitée ".