5:00

1919-1930 : Entre Dadaïsme et Surréalisme.

La guerre est terminée. Soulagement universel, mais aussi colère et rancoeur, notamment chez les jeunes générations qui ont si lourdement payé leur tribut au désastre. Le mot du jour : " Plus jamais ça ! " Mais comment réaliser ce beau programme ? C'est alors que dada arrive, qui va fournir à une avant-garde en total désarroi ses réponses séduisantes.

En février 1916, dans une brasserie zurichoise, le poète roumain Tristan Tzara et quelques camarades lancent un mouvement qu'ils baptisent " dada " - terme subversif dans sa dérision. Dada dresse un état de " santé " affligeant (mais non pas affligé) de notre civilisation : la vieille Europe, qui vient elle-même de montrer si tragiquement l'inanité de ses valeurs, n'en a plus pour longtemps. Et ces jeunes gens en colère se proposent purement et simplement de lui donner le coup de grâce. Le mot d'ordre : " Balayer, nettoyer ". Puisque le monde est absurde, soyons nihilistes jusqu'à l'absurde. Car il n'est pas question de briser un système pour le remplacer par un autre, fût-il dada. Dada est contre tout. Dada est donc contre... dada.
L'appel dadaïste à l'insurrection trouve partout un rapide écho. A Paris, par exemple, où trois jeunes poètes, André Breton, Philippe Soupault et Louis Aragon, ont fondé en mars 1919 une revue au titre faussement sage :  Littérature. On y " dadaïse " à coeur joie. Éluard, lui, ne tarde pas à rejoindre le groupuscule. Tzara s'installe bientôt à Paris, où nos artistes en révolte l'accueillent à bras ouverts.

1920 est l'année de dada " par-qui-le-scandale-arrive " : on multiplie les spectacles provocateurs, les exhibitions canularesques, les déclarations fracassantes, les tracts insolents. Et Paul Éluard n'est pas le moins actif des meneurs. Cette année-là, il publie un recueil " dadaïsant " : Les Animaux et leurs Hommes, les Hommes et leurs Animaux, et fonde même sa propre revue dada : Proverbe.

Or, des 1922, dada est moribond. L'avant-garde, dont Éluard est l'une des figures de proue, ne jure plus que par ce qu'on appelle bientôt le " surréalisme ".

Breton, Éluard, Tzara, Péret en 1922.

Comment expliquer pareille évolution ?
Pouvait-on sérieusement détruire l'ancien monde par des scandales dont la puérilité et la répétition avaient fini par lasser le moins exigeant des journalistes ? Le temps n'était-il pas venu d'inventer, de construire un monde neuf ? Si dada avait été une étape nécessaire, ce n'était nullement une étape suffisante. Il s'agissait désormais d'élaborer une méthode qui permît de réaliser enfin l'ambitieux projet de Rimbaud : " Changer la vie ". Et " changer la vie ", c'est d'abord, pour le surréaliste, changer l'homme, cet homme qui vit si médiocrement en dessous de ses moyens. En lui s'étendent de vastes territoires incultes qu'il est urgent de cultiver : le champ sensoriel, l'univers nocturne du rêve, le royaume de l'inconscient. Le surréalisme n'est donc pas la quête d'on ne sait quel paradis supraterrestre : il se veut culture et exploitation de l'Ici. En ce sens, Éluard, qui fut avec fidélité le poète du " pour vivre ici ", mérite bien l'épithète de surréaliste.

Cependant, le couple connaît de plus en plus de dificultés. La rencontre de Max Ernst, " coup de foudre à trois " puisque le peintre allemand devient l’ami d’Éluard et l’aman de Gala, ce qui place Éluard en face de ce sentiment petit-bourgeois et honni : la jalousie.

En mars 1924, à la veille de la parution de Mourir de ne pas mourir, qu'il veut être son " dernier livre ", Paul, très fragile, décide de " tout effacer ". il s'embarque à Marseille pour l’Océanie. Personne n'a été averti : femme et amis le croient mort. C'est le temps du " voyage idiot ", comme il le dira plus tard. C'est surtout, pour nous, un voyage énigmatique, car l'homme restera étrangement silencieux sur son tour du monde et nulle trace ne s'en détecte dans son oeuvre.

Or, l'année 1924 est pour l'histoire littéraire celle du Premier Manifeste du Surréalisme d'André Breton.

Zoom sur l'image
L'équipe surréaliste au complet
Après cette mystérieuse parenthèse de sept mois. Éluard se montre d'une activité sans égal, il adhère au mouvement surréaliste (" La révolution surréaliste ") dont il sera pendant près de 15 ans un des membres majeurs. André Breton, le sourcilleux " pape du surréalisme ", sait qu'il peut compter sur un ami aussi dévoué qu'efficace : Éluard est toujours là - discrètement, mais dynamiquement là. Il est là quand on traîne dans la boue le " cadavre " d'Anatole France. Il est fidèlement là pour vivifier de ses poèmes la revue du mouvement : La Révolution surréaliste. Il participe notamment à la rédaction d’Une vague de rêves, premier texte collectif surréaliste.  Il est encore là comme coauteur d'oeuvres " surréalisantes " : les 752 Proverbes mis au goût du jour avec Benjamin Péret (1925) ; Ralentir Travaux, avec André Breton et René Char (1930); L'Immaculée Conception, composée avec Breton (1930).
Il est là, enfin, pour adhérer, comme les " autres ", au parti communiste français en 1926. Mais il serait erroné de réduire notre homme à un pâle " suiveur ", incapable de tracer seul sa propre voie. Les années 1925-1929 sont aussi celles d'une intense fécondité personnelle, celles où Éluard sait tirer le meilleur du surréalisme pour le faire sien et trouver ce ton qui n'appartient qu'à lui.
Paraissent alors les oeuvres maîtresses que sont Au défaut du Silence (1925), Capitale de la Douleur (1926), Les Dessous d'une Vie ou la Pyramide humaine (1926), L'Amour la Poésie (1929).
Mais 1929 est surtout une année vitale dans la biographie d'un être pour qui vivre signifiait aimer : tandis que ses relations avec Gala s'obscurcissent chaque jour un peu plus, il rencontre Nusch.
Nusch, c'est le surnom qu'il donne à la belle Maria Benz, la jeune fille de saltimbanque d’origine Alsacienne montée à Paris. Nusch, ce sera la compagne et l'inspiratrice durant " dix-sept années toujours plus claires " ( Le temps déborde, " notre vie " ). Il l’épousera en 1934.
Cette nouvelle relation redonnera à Éluard le goût de vivre et donc d’écrire, en 1932 sera publié La vie immédiate, en 1934 La Rosé publique, en 1935 Facile, qui chante l’amour et le bonheur retrouvé et en 1936 Yeux fertiles.  Dans son essai sur Éluard, Pierre Emmanuel écrit : " Il faudrait citer presque entièrement certains poèmes de Facile pour donner une juste idée de " l’entente " qui s’établit entre l’érotisme féminin et les énergies fécondantes de la terre – entre les gestes de la femme et les mouvements de l’humaine densitée ".